Internet et liberté d'expression en Algérie. Entretien avec Samir Hchicha

Merci à Louise Dayot, étudiante qui m’a posé ces questions dans le cadre de son travail d’étudiante sur le sujet de la liberté d’expression en Algérie.

– Quel est votre rôle au sein du site web dont vous faites parti ? 

Bonjour, je m’appelle Samir Belatèche, connu sur internet sous le pseudonyme de « hchicha ». Je suis blogueur depuis 2001/2002. Je n’ai plus cessé depuis, et j’ai toujours fait mienne la fameuse phrase «  »Don’t hate the media, become the media« . Faire un média sur internet aussi petit soit-il a toujours été mon petit challenge. 🙂

Je suis aussi depuis 2008, webmaster du site www.LeQuotidienAlgerie.org , un journal en ligne dédié aux sujets politiques et sociaux liés à mon pays l’Algérie. C’est un journal indépendant, sans publicité, et animé par des militants des droits de l’homme algériens. C’est aussi une tribune pour le mouvement politique auquel nous appartenons, le CCD Congrès du Changement Démocratique. Nous militons pour la démocratie en Algérie. Le site diffuse des articles de fonds à propos de l’Algérie, et fait une revue de presse régulière, nationale et internationale.

Mon rôle sur ce site consiste à maintenir le fonctionnement technique du site, en plus de ma participation ponctuelle en soutien à la rédaction chargée de la gestion éditoriale du site.

Je fais aussi Community Manager sur la page Facebook, et pendant un moment animateur sur la web radio du mouvement.

  • – Depuis combien de temps militez vous sur internet ?

Je suis blogueur depuis 2001. J’avais alors crée mon premier site personnel dédié aux événements du « printemps noir de kabylie » qui ont débuté en avril 2001. C’est dans ma région d’origine que àa s’est passé (moi je suis établi à Paris depuis 1998), la Kabylie est une région qui avait alors subi les foudres de la gendarmerie algérienne qui a réprimé dans le sang des révoltes de la jeunesse contre la dictature en place.

J’ai crée un site perso dans cette foulée, et qui s’est ensuite transformé en blog et en vidéo blog pour aborder ce sujet que je considérais très mal traité par les médias traditionnels. Avec le temps, j’ai aussi consacré mon blog à d’autres sujets hors politique. Notamment à la musique qui est aussi un sujet qui m’intéresse (voir www.radiohchicha.com). Mon blog est devenu généraliste avec un accent sur la situation politique en Algérie.

Par la suite, vers 2008 j’avais rejoins les compatriotes du site LeQuotidienAlgérie.org, en tant que webmaster et compagnon de lutte pour la démocratie en Algérie. Cela dure jusqu’à aujourd’hui.

– Quels sont les buts poursuivis par votre site ?

Au départ il s’agissait pour moi de bloguer, de partager mes points de vue et de débattre avec mes concitoyens sur mon blog. Les véritables débats ayant toujours été bannis des médias traditionnels algériens, selon moi.

Sur LeQuotidienAlgerie.org , il s’agit d’une action politique dans un cadre collectif, faire de l’information autour de notre démarche consacrée à la très alarmante situation politique et des droits de l’homme en Algérie. La presse traditionnelle et les télévisions de la place ne nous tendent pas le micro, nous avons ainsi animé sur notre propre site des émissions de webradio. J’avais animé moi-même plusieurs de ces émissions diffusées en live streaming et en podcasts par la suite sur le site.

– avez vous déjà été victime de la censure du gouvernement ? Et si oui de quelle manière ?

Depuis le lancement du site, nous avons subi à plusieurs reprises des attaques visant à le mettre hors ligne. Certaines ont effectivement eu raison du site. Ceci a nécessité plusieurs interventions techniques et plusieurs migrations des données.

Par contre il a toujours été difficile de localiser avec précision l’origine exacte des attaques. Cela pourrait être les très nombreux « sbirs informatiques » du gouvernement, comme cela pourrait être n’importe quel hacker qui se balade sur le web.  Le site fonctionne avec un système de sauvegarde qui permet de le remettre en ligne en cas de besoin.

– connaissez vous des exemples dans votre entourage qui ont été victimes de la censure du gouvernement sur internet ?

En Algérie plusieurs blogueurs ou simples usagers de l’internet croupissent en prison en ce moment même. Souvent il s’agit de représailles pour cause de photos ou de simples points de vue diffusées sur facebook. Je pense par exemple au jeune Ould Dadda de la ville de Ghardaia qui vient de finir une peine de prison ferme de 2 années pour avoir relayé sur sa page facebook une vidéo montrant ce qui semble être des policiers en tenue de CRS dévaliser une boutique en ville, pendant des émeutes qui ont ébranlé cette région . Le juge l’a condamné à 2 ans de prison, et les cas de ce même genre sont nombreux ces dernières années.

– Quel regard portez vous sur la liberté d’expression en Algérie ?

En Algérie, la liberté d’expression est très limitée à mon humble avis. Contrairement à ce qu’affirme une certaine propagande qui veut que l’Algérie est un pays relativement libre comparé à ses voisins arabes ou africains.

Cela est faux, tant que la télévision d’Etat reste cette machine à propagande au service exclusif  du clan et des hommes qui tiennent le pouvoir. Le secteur privé des médias est aussi contrôlé car il y’a main mise exclusive de certaines grandes fortunes sur tous les titres et sur toutes les télévisions dites indépendantes.

Il n’y a d’information pour les masses que dans le cadre des clans du régime. Les médias sont ainsi devenus de simples instruments de propagande aux mains des grands centres de pouvoir en Algérie. Un pouvoir militaro-financier pour rappel.

On peut aussi rappeler que le gouvernement contrôle le secteur de l’information via la distribution des publicités. Le pouvoir en place tient les médias par la distribution d’une gigantesque manne publicitaire d’état, celle des opérateurs privés n’est pas mieux d’ailleurs, puisque ces opérateurs sont tous acteurs du même régime politique illégitime et prédateur. Tout cela ne laisse aucune marge à la liberté d’expression je pense.

Nous savons aussi comment la force publique peut etre utilisée dans certains cas d’une manière très brutale pour fermer une télévision manu militari, et ceci dans le cadre du même scénario de la guerre des clans qui secoue l’intérieur du régime. Cela s’est passé il y’a de cela quelques mois à peine avec la chaine de télévision Atlas TV.

Des journalistes libres et courageux existent bel et bien je pense, même si leurs postures courageuses ne représentent pas lourd devant le stricte contrôle des clans du régime sur le secteur de l’information.

– Selon vous quelles seraient les solutions pour améliorer la liberté d’expression en Algérie ?

Pour améliorer les choses, je pense qu’il faut qu’il y’ait un véritable changement politique, qui vise à aller vers un Etat de droit en Algérie. Ce n’est pas encore la démocratie en Algérie, et sans cela il n’y aura pas de liberté d’expression ni d’amélioration du niveau de vie des algériens, sur tout le reste des secteurs de la vie.

A mon avis, la liberté d’expression peut être garantie dans le cadre d’une véritable démocratie qui donnera tout son sens à l’action citoyenne pour garantir des droits fondamentaux. Il n’y a pas de liberté d’expression si la justice est par exemple instrumentalisée par le pouvoir en place, comme c’est le cas actuellement.

– Pensez vous que la force internet , les activistes du net , internautes et blogueurs algériens constituent une force suffisante pour faire bouger les choses ?

A mon sens, non. car en Algérie l’accès à l’internet dans de bonnes conditions est très limité à ce jour. Malgré les récentes améliorations dans ce domaine, l’Algérie est classé parmi les derniers pays de la classe en la matière.

Ceci dit, je pense que malgré cela, nous pouvons aisément constater que le pouvoir en place a depuis longtemps crains internet et les réseaux sociaux. Le dernier bastion de la liberté à mon avis. Les événements dans la région arabe dits ‘révolutions arabes » ont aussi très tôt alerté le régime en place quant à l’importance de ce nouveau mode de communication de masse. Il est désormais courant de voir se régler les comptes entre clans via facebook et via internet. Certains site d’information sont ainsi chargés de créer « le buzz » autour de la communication des différents centre du pouvoir algérien.

Le régime a parait-il aussi installé plusieurs centres de contrôle et de surveillance de l’internet et des internautes algériens. La police et les services de renseignement se partagent cette tache de surveillance et de harcellement de certains citoyens militants. C’est ainsi par exemple que de simples facebookers se sont fait embarquer pour cause de leurs publications sur internet, de simples opinions politiques par exemple sur facebook. Rajouter à cela la stricte centralisation étatique sur les FAI fournisseurs d’accès à internet, je pense que l’on peut aisément affirmer que les marges de liberté sont très réduites.

La propagande officielle est aussi très largement relayée sur les reseaux sociaux algériens je pense. Des pages très importantes en nombre de « fans » diffusent à longueur de journées les visions autoritaires du pouvoir en place.  Les blogueurs résistants et les militants qui agissent dans cette sphère représentent de ce point de vue un espoir effectivement.

Pour finir je dirais que la contre information existe bel et bien sur l’internet algérien, ceci malgré l’énorme propagande officielle imposée à tout le monde. Internet permet le débat et l’échange de l’information. Il permet de relier les nombreuses bonnes volontées qui existent mais qui sont dispersées pour le moment. Internet apporte cette plus-value partout dans le monde des citoyens militants, et je pense qu’il en est malgré tout, de même pour l’Algérie.

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